mercredi 13 octobre 2010

Les chiens cessent d’aboyer et se dévoilent : Extrait !

Bonjour à toutes et tous,


Ainsi, dans le polar de Michaël Moslonka, le capitaine de police David Blacke poserait sur ses contemporains un regard noir comme le charbon et plus acéré qu’une lame de couteau ? Des preuves ont été collectées par nos services : les voici, en mots et en extraits.


Aujourd’hui : Extrait n°1 tiré du chapitre intitulé « Brèves de comptoir ».

Faites attention aux morsures et bonne lecture !

Riffle Noir.


À minuit, les chiens cessent d’aboyer
Extrait n°1
Brèves de comptoir


 
Le Joker est un bar enfumé malgré la loi. Ici, l’interdiction de fumer dans les lieux publics, on s’assoit dessus.
Un gars, jeune au demeurant, décrépi par le chômage, entre dans le café-fumoir juste avant Blacke. Il serre la main à tout le monde, même à ce couple, deux femmes – une rousse et une brune – qui fument au fond de la salle et qui n’ont rien des piliers de comptoir habituels. Son tour de serrage de paluches terminé, le péril jeune revient vers les coutumiers regroupés à proximité de l’entrée. Là où le zinc forme un angle droit.
Les habitués du Joker sont une poignée. Tous rougeauds, les pifs énormes, leurs yeux bovins rendus brillants par le trop-plein d’alcool et la ferveur des débats populistes. Il y a une dame avec eux. Petite, grasse. Blonde. Elle s’empiffre de cacahuètes et bavarde en mâchant.
Les silhouettes de tout ce beau monde se reflètent dans la vitre de la devanture. Charmant tableau. Le capitaine insomniaque se fout de cette cène en ch’ti. D’ailleurs, il ne salue personne. Il snobe les soiffards pour s’installer, lui aussi, au comptoir, mais à bonne distance de leur haleine. Pour marquer sa différence.
Pourtant, il ne leur échappera pas.
– Salut l’English !, l’apostrophe la femme.
– Je ne suis pas anglais, rétorque Blacke en posant ses fesses sur le tabouret.
– Hé, hé, hé ! Santé, le Rosbif !, se marre un type, piégé dans la mode vestimentaire des années 80 : pantalon, chemise et veste en jeans bleu clair, santiags en cuir véritable.
Il lève sa bière vers le nouvel arrivant, en signe de ralliement.
– Je ne suis pas un Rosbif, René…
Blacke balance ses répliques, juste pour la forme. Demain ou après-demain, s’il revient à cause des clébards, il aura droit de nouveau à ce catalogue de conneries. Impossible de s’en défaire.
René hausse les épaules. Il s’enfile sa Stella Artois.
– Tant qu’t’es pas Arabe…, rajoute le barman.
Lui, c’est un autre tas de saindoux, de sexe masculin. Il a une bouille bien franchouillarde et il prend un soin tout particulier pour élever son bide à la bière.
Tout en l’observant se rapprocher de lui, Blacke l’agrémente de sa mauvaise humeur.
– J’voudrais bien avoir du sang arabe, rien que pour t’emmerder !
L’autre affiche un air peiné.
– Ce serait pas d’bol, lui dit-il, c’est pas la bonne saison pour les Bougnouls…
Blacke esquisse un sourire de prédateur.
– Qu’est-ce que t’en as à foutre, toi, des Bougnouls, maintenant ? Et même des Jaunes, des Verts ou des Blancs ! Tant que le gouvernement dégage pas tes Rubiconds en charter !
La blonde ramène sa science :
– En vrai, les Bougnouls ce sont les Français ! Les Allemands, ils nous surnommaient comme ça pendant la guerre, la première, j’crois… J’ai vu un reportage là-dessus, sur Arte !
– Ouaip !, approuve le péril jeune. Parce que l’armée française de l’époque c’était comme l’équipe de France de foot : des Noirs et des Arabes, sur toutes les lignes ! Alors, les Boches, ils n’appréciaient pas : ça leur rappelait leur échec dans la colonisation de l’Afrique !
– Dire qu’on dit noir alors que les Noirs, ils sont marron…
– Tiens ? C’est vrai, ça…
Le comique en jeans a essayé de jouer l’humoriste. Il en ressort une réflexion sur la couleur de peau.
Blacke secoue la tête, désabusé. Voilà ce que devient la culture dans la bouche du plus grand nombre.
– Sers-moi un rosé, Jean-Paul…
Jean-Paul Tas de Saindoux allume nonchalamment une cigarette devant le flic noctambule. « Son » flic en quelque sorte, puisque celui-ci vient régulièrement, après 22 heures, squatter son bar jusqu’à la fermeture. Son flic, donc, commande un verre, parfois deux. Puis il laisse le temps passer. Des fois, comme ce soir, il s’engueule avec ses clients.
Le gros barman crache la fumée. De temps à autre, il lui fait le coup de la clope. Jamais, il n’a eu d’emmerdements. De son avis, un poulet qui ne défend pas la loi, ce n’est pas normal.
Blacke pousse vers lui une boîte de cigarillos en métal, vide, qui traîne sur le comptoir.
– Pour les cendres…, précise-t-il d’un calme olympien.
Leur numéro est rodé. Chacun le sait, et ils le répètent toujours à l’identique. Avec le même ressentiment, l’un envers l’autre.
Tas de Saindoux secoue à son tour la tête. Nan, ce n’est pas normal ! Un flic qui est pour la liberté, ce n’est pas un vrai flic. Mais pourquoi s’en plaindre, hein ?
Alors, à la place, il tape sur les eurodéputés.
– Y a plus de rosé, ici, depuis qu’les voleurs de Bruxelles, ils ont voulu couper le rouge avec du blanc pour en fabriquer !
C’était il y a plus de huit mois. Depuis, Bruxelles est revenu sur ce projet immoral. Pourtant, la lutte continue chez le bistrotier auchellois. Blacke cherche le rapport entre l’idée de la Commission Européenne et ce refus de servir du vin rosé. Il ne le voit toujours pas.
– Du rosé, pour le Rose-bif !, se marre le comique en jeans.
Là aussi le lien est obscur. À moins qu’il ne soit hermétique aux jeux de mots. Ou à une certaine forme de pensée. Blacke ne s’essaye plus à comprendre, l’exercice est trop périlleux.
– Alors, donne-moi un ballon de rouge, commande-t-il, comme ça je ferai couleur locale…

Rendez-vous vendredi à 00h 34, heure du crime, pour un second extrait !


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